« Le déminage de la région sénégalaise de la Casamance pourrait être complété en l’espace de six mois. »

L’affirmation peut sembler audacieuse, mais Chris Natale, l’ancien directeur pays de l’agence d’aide humanitaire Norwegian People’s Aid (NPA) au Sénégal, parle par expérience. On sent aussi qu’il éprouve une certaine frustration.

Des milliers de mines antipersonnel jonchent le sud du Sénégal. Elles ont été posées par l’armée sénégalaise et les rebelles du Mouvement des forces démocratiques de Casamance (MFDC) pendant plus de 30 années de conflit intermittent.

Selon Handicap International, entre 1990 et 2008, environ 1 000 personnes ont été tuées ou blessées par des mines antipersonnel dans la région. Les industries de la pêche et du tourisme ainsi que l’agriculture, un secteur vital, ont été paralysées par ce fléau.

Le nombre de victimes est en baisse, mais les Casamançais craignent toujours de perdre un membre ou de mourir. De nombreuses familles ne sont pas retournées dans leurs villages et l’économie de la région est toujours fragile. Des incidents horribles continuent de se produire. En août dernier, par exemple, sept personnes ont été tuées et trois autres blessées lorsque la charrette dans laquelle ils voyageaient pour se rendre à un mariage a sauté sur une mine près de la frontière gambienne.

Des centaines de milliers de dollars de fonds internationaux ont été investis pour tenter de régler le problème, mais l’intransigeance politique et les intérêts particuliers de certains acteurs continuent d’entraver les activités de déminage. Et ce sont les habitants de la Casamance qui payent de leurs vies.

On raconte généralement que les rebelles sont responsables de la présence des mines, mais de nombreuses preuves suggèrent qu’ils en ont fait un usage relativement sporadique et que l’armée sénégalaise a elle aussi posé des centaines, voire des milliers de mines antipersonnel autour de plusieurs de ses avant-postes en Casamance, où elles se trouvent encore à ce jour », a dit M. Natale.

OPTIMISME INITIAL

Le Sénégal est signataire de la Convention d’Ottawa sur l’interdiction des mines antipersonnel, qui est entrée en vigueur en 1999. Macky Sall, le président nouvellement élu, a donc pu, en 2012, demander une aide étrangère pour soutenir le Centre national d’action antimines au Sénégal (CNAMS), un organe gouvernemental chargé de coordonner les opérations de déminage.

La Norvège et l’Allemagne ont respectivement accordé 1,1 million et 330 000 dollars au Sénégal. En 2014, l’Union européenne (UE) est venue renforcer le soutien aux opérations de déminage en s’engageant à verser 330 000 dollars au NPA.

M. Natale a été envoyé en Casamance avec pour mission d’enlever toutes les mines dans un délai prescrit avec l’aide de spécialistes du déminage et de chiens dressés pour repérer les explosifs. Le délai a récemment été allongé jusqu’en 2016.

« Nous étions très optimistes lorsque nous avons commencé les opérations, en septembre 2012. Nous étions en bonne position pour offrir une capacité de déminage extrêmement efficace, le genre de capacité à laquelle le Sénégal n’avait jamais eu droit », a-t-il dit à IRIN.

Nous n’avons jamais entendu parler de l’existence d’une base de données sur les mines antipersonnel en Casamance. Le CNAMS ne nous a jamais autorisés à nous adresser aux démineurs. Le CNAMS a fait preuve d’un manque total de transparence dans ses échanges avec nous. »
— Abdou Elinkine Diatta, porte-parole du MFDC

La mission a bien commencé. M. Natale et son équipe ont créé une base de données exhaustive contenant des cartes montrant ce qui avait été fait et ce qu’il restait à faire pour que le Sénégal puisse être déclaré exempt de mines.

Pour que l’opération de déminage soit véritablement efficace, toutefois, il fallait que les deux camps coopèrent afin d’établir les emplacements des mines.

Or, peu de temps après le début de l’opération, le CNAMS a interdit à la NPA, à Handicap International et à Mechem, une entreprise commerciale sud-africaine, de s’adresser aux rebelles ou à l’armée sénégalaise.

« On nous a interdit de communiquer avec les sources d’information et les acteurs les plus importants. Nous avons seulement pu les rencontrer en secret et lorsque les occasions se présentaient d’elles-mêmes sans que le CNAMS soit impliqué », a dit M. Natale.

L’ancien directeur du NPA raconte le déroulement d’une rencontre avec un capitaine en service qui a passé plusieurs années en Casamance : « Nous avons utilisé Google Earth pour ratisser les environs d’innombrables anciens avant-postes de l’armée. Il énumérait les endroits où il savait d’expérience qu’il y avait des mines. Il disait : ‘Oui, nous avions des mines ici. Non, pas là, je ne crois pas’. »

La Casamance aurait pu être déminée beaucoup plus rapidement et plus efficacement si M. Natale et son équipe avaient pu avoir accès à ce genre d’information par les voies officielles au lieu d’avoir à organiser des rencontres clandestines.

L’impossibilité de s’adresser directement aux militaires a rendu les choses difficiles pour le NPA. 

« Lorsque la plupart des bureaucrates et des politiciens responsables de s’assurer que le pays respecte ses obligations en matière de déminage refusent de reconnaître, même derrière des portes closes, que leur propre armée sait mieux que quiconque où se trouvent les mines en Casamance, tous les efforts déployés pour les enlever donnent l’impression de n’être qu’une véritable farce », a dit M. Natale.

À quelques occasions, le NPA a réussi à réunir des représentants de plusieurs villages abandonnés situés à proximité de la frontière bissau-guinéenne pour leur demander de décrire les endroits où ils avaient aperçu des mines et de dessiner des cartes aussi détaillées que possible.

Ceux qui sont retournés dans leurs villages de temps en temps pour vérifier que leurs vergers ou leurs maisons n’avaient pas été endommagés étaient capables de dire, par exemple, si l’armée avait posé des mines à proximité de son ancienne position, dans l’école, ou à quel kilomètre d’une route de terre le MFDC avait posé une mine antichar.

L’organe antimines sénégalais a cependant fermement refusé d’autoriser le NPA ou Mechem à déployer des équipes pour vérifier les informations sur le terrain. 

  Des membres du personnel de NPA discutent d’un exercice de déminage à la fin 2013 (Norwegian People’s Aid)

 

Des membres du personnel de NPA discutent d’un exercice de déminage à la fin 2013 (Norwegian People’s Aid)

ARRÊT TOTAL DES OPÉRATIONS DE DÉMINAGE

En mai 2013, la situation a pris une tournure dramatique lorsque les forces rebelles ont pris en otage 12 démineurs de Mechem.

César Badiate, qui dirige l’une des factions du MFDC, a dit que les démineurs avaient pénétré dans des zones contrôlées par les rebelles où leur sécurité ne pouvait pas être garantie.

M. Badiate a demandé l’ouverture de négociations afin d’établir un accord entre le CNAMS, le gouvernement sénégalais et le MFDC avant que les opérations de déminage puissent se poursuivre.

Le CNAMS a suspendu tous les travaux de déminage pour six mois. Le NPA et Mechem ont été chargés d’effectuer des relevés techniques le long d’une route importante, la Route nationale 6 (RN6), dont la réhabilitation est financée par les États-Unis.

« Les opérations de déminage menées ailleurs que sur la RN6 ne sont plus sûres et il est impossible de poursuivre le travail tant qu’un accord de paix n’aura pas été signé entre le Sénégal et le MFDC », a dit Sidy Barham Thiam, le directeur du CNAMS.

M. Natale a dit à IRIN qu’il s’agissait d’une curieuse décision.

« Les informations contenues dans la base de données démontraient clairement que ces zones avaient déjà fait l’objet de visites de plusieurs des membres du personnel du CNAMS, de Handicap International et, plus récemment, du NPA et que toutes les organisations avaient confirmé qu’aucune communauté de la région n’estimait que les mines antipersonnel constituaient un problème pour ses habitants. »

M. Natale a une théorie pour expliquer pourquoi [les représentants du] MFDC étaient contents que les équipes internationales concentrent leurs ressources sur le chantier de la RN6.

« Cela n’avait aucune importance stratégique pour eux et, en fait, ils ont reçu des indemnités quotidiennes extravagantes simplement pour avoir fait acte de présence aux réunions organisées par le CNAMS pour en discuter. »

Fred Weyers, le directeur de Mechem, partage la frustration de M. Natale. « Il y a d’autres zones qui représentent une plus grande menace pour le peuple de la Casamance », a-t-il dit.

Le CNAMS insiste cependant sur le fait que le déminage des environs de la RN6 est la priorité numéro un. Il décrit en outre le chantier comme un projet « d’une grande importance nationale et régionale ». 

« Si la RN6 n’est pas prête à temps, j’en serai tenu responsable », a dit M. Thiam à IRIN.

Selon son directeur, le CNAMS communique de manière transparente avec tout le monde. Le porte-parole du MFDC, Abdou Elinkine Diatta, a cependant dit à IRIN que ce n’était pas le cas. 

« Nous n’avons jamais entendu parler de l’existence d’une base de données sur les mines antipersonnel en Casamance. Le CNAMS ne nous a jamais autorisés à nous adresser aux démineurs. Le CNAMS a fait preuve d’un manque total de transparence dans ses échanges avec nous. »

RETRAITE STRATÉGIQUE

Le conflit persistant profite également à de nombreux intermédiaires qui en ont fait un moyen de subsistance et, parfois, un tremplin politique. »
— Jean-Claude Marut, spécialiste de la Casamance

Après plusieurs rencontres infructueuses avec des représentants du gouvernement, le NPA a finalement décidé de quitter le Sénégal, ce qui a poussé l’UE à cesser de financer les projets de déminage en Casamance.

L’UE a dit que le CNAMS « manquait totalement de stratégie à moyen et à long terme à l’extérieur du chantier de la RN6 ».

À la suite de la perte du soutien de l’UE, le budget de déminage de l’État a été considérablement réduit. Mechem est aujourd’hui la seule organisation qui poursuit des activités de déminage en Casamance, et celles-ci sont circonscrites aux zones situées aux alentours de la RN6.

M. Natale est déçu, mais il dit qu’il ne regrette pas d’avoir défié les pouvoirs politiques qui, selon lui, retardent intentionnellement la complétion des opérations de déminage au Sénégal pour servir leurs intérêts stratégiques.

« Si nous n’avions pas dénoncé la situation, les pays donateurs bien intentionnés continueraient de flamber de l’argent pour financer des opérations de déminage fondamentalement vaines et inutiles. »

Les possibilités de conclure un accord de paix dans un avenir rapproché semblent faibles et les opérations de déminage demeurent donc au point mort.

L’historien français et spécialiste de la Casamance Jean-Claude Marut explique de quelle façon ce statu quo de conflit perpétuel profite à tous les principaux protagonistes : « Posséder une arme est un mode de vie », a-t-il dit à IRIN. « L’État, qui n’est pas menacé, reçoit une aide extérieure ; l’armée draine des ressources et est impliquée dans le commerce du bois ; et les guérillas ont développé une économie de guerre basée notamment sur le pillage, le trafic de drogue et le commerce lucratif des noix de cajou et du bois. Le conflit persistant profite également à de nombreux intermédiaires qui en ont fait un moyen de subsistance et, parfois, un tremplin politique. » 

Le fait que les zones prétendument dangereuses sont si nombreuses justifie et souligne également l’état de guerre.

Il semble qu’il faudra attendre beaucoup plus que six mois pour déminer complètement la Casamance.


Article : Aida Grovestins, Dakar

Photo de couverture : jbdodane/Flickr