« Ils nous frappent avec des chaînes » : La vie dans les centres de rétention libyens

Quatre mois au centre de rétention ont brisé les rêves de Charles d’une vie meilleure en Europe : « Je ne veux plus aller en Europe, je veux seulement rentrer chez moi », dit-il. 

Après un périple long et périlleux à travers le désert du Sahara, menacés d’enlèvement et de violences par les passeurs, les migrants et demandeurs d’asile qui finissent par atteindre la Libye risquent de se faire arrêter et enfermer pour de longues périodes dans l’un des 20 centres de rétention officiels du pays. Ces centres sont surpeuplés et sous-financés. À l’extérieur du centre de rétention pour clandestins de Krareem, en périphérie de Misrata, 250 Érythréens et Somaliens sont assis en tailleurs dans le sable en attendant de monter dans un bus. Ils n’ont aucune idée de leur destination.

Des migrants rassemblés à l’extérieur du centre de rétention

Des migrants rassemblés à l’extérieur du centre de rétention

 « Il y a des centaines de personnes ici et certains ont reçu des coups », dit Abu, un Somalien de 24 ans qui fait partie de ceux qui attendent le bus. 

« Il y a des combats dans nos pays, alors nous avons fui en quête d’un meilleur avenir, mais c’est très dur ici et nos vies ont été brisées. S’il vous plaît, aidez-nous, » se précipite-t-il d’ajouter à voix basse.

Un gardien de prison explique que le centre de Krareem est surpeuplé et que ces 219 hommes et 31 femmes sont transférés dans un autre centre en périphérie de Tripoli, la capitale du pays.

Alors que le dernier migrant monte à bord d’un bus, des cris provenant de l’intérieur du centre se font entendre. Des mains se tendent à travers les hautes fenêtres grillagées et un homme demande où l’on emmène sa femme, qui se trouve dans l’un des bus. Un avertissement d’un garde le réduit au silence et les mains se retirent.

« Nous tirons souvent en l’air, pour garder le contrôle », dit le directeur du centre, Mohamed Ahmed al-Baghar. Il explique qu’avec seulement 34 gardes travaillant à tour de rôle, il est très difficile de maintenir l’ordre dans le centre, qui compte actuellement plus de 1 100 migrants. « Comme le centre est petit, je dois envoyer beaucoup de monde dans d’autres centres. La situation s’aggrave, car de nouveaux migrants clandestins arrivent sans cesse. »

Dans le centre de rétention, l’air est rempli de l’odeur de centaines de corps sales et les mouches pullulent. 

Des migrants regroupés derrière l’entrée du premier étage du centre de rétention

Des migrants regroupés derrière l’entrée du premier étage du centre de rétention

« La situation est très dure ici. Il y a des bagarres tous les jours dans les toilettes, car ils sont des centaines à se les partager », dit Alaji, un Gambien de 25 ans qui est arrivé au centre il y a cinq mois.

Le sol carrelé est collant. Alaji explique qu’il vient d’être lavé et qu’une heure plus tôt, il était couvert de sang. « Ils nous frappent avec des chaînes », dit-il en appuyant son visage jeune mais exténué contre les barres. « Hier, quelqu’un a tenté de s’échapper, alors ils nous ont frappés toute la journée. » 

Nombre de ces hommes sont forcés de travailler dur pendant la journée. « Ils nous font faire un travail de forçat — des tâches qui devraient être faites par des machines, mais ils utilisent des êtres humains. Et si nous nous plaignons, ils nous frappent. Ils nous traitent comme des criminels », dit Alaji, qui a travaillé comme peintre et décorateur pendant six mois à Tripoli avant de se faire arrêter parce qu’il n’avait pas de papiers. Tout ce qu’il souhaite maintenant, c’est rentrer chez lui. 

Certains migrants détenus finissent par être expulsés vers le Niger en bus, mais selon M. Baghar, beaucoup d’entre eux reviennent : « Les gens du Niger reviennent sans arrêt et ils n’abandonnent jamais. Il m’est arrivé de nombreuses fois de revoir les mêmes visages, même après les avoir renvoyés. »

Quelques détenus sont renvoyés chez eux dans le cadre d’un programme de rapatriement volontaire mis en oeuvre par l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) — qui opère maintenant depuis la Tunisie — en collaboration avec les gouvernements de certains pays d’origine. Cependant, le processus est long et depuis juillet 2014, seulement 400 personnes ont pu bénéficier de ce programme.

D’autres migrants, dont certains ont pourtant le statut de réfugié, sont détenus indéfiniment, à moins qu’ils parviennent à s’échapper, qu’ils achètent leur sortie ou qu’ils soient libérés de manière arbitraire en raison de la surpopulation.

Pour les Érythréens, rentrer chez soi n’est pas une option :

« En Érythrée, nous avons été soldats pendant trois ans. Certains soldats n’ont que 10 ans […] Ils ne vous disent pas quand vous allez devenir soldat. Ils viennent juste vous chercher, mais une fois que vous êtes soldat en Érythrée, c’est pour toute la vie. »
— Emanuel, 24 ans
 Emanuel et Jonata ont fui la conscription à durée indéterminée en Érythrée

 Emanuel et Jonata ont fui la conscription à durée indéterminée en Érythrée

Emanuel et son ami Jonata, âgé de 25 ans, ont échappé à l’armée et fait le difficile voyage qui les a conduits en Libye, où ils se sont aperçu qu’ils avaient troqué un enfer pour un autre. Jonata dit qu’ils se sont fait attraper quatre mois plus tôt dans le désert alors qu’ils se rendaient à Tripoli. « Il y a eu une grande bagarre entre les passeurs et la police et des gens ont été tués, mais personne ne s’en souciait. »

Le plus jeune détenu du centre est Malti, un Nigérien de 10 ans qui dit que ses parents étaient si pauvres qu’il a décidé de se rendre en Libye avec des hommes de son village. Les enfants plus jeunes sont placés avec leur mère dans une salle du centre séparée des autres ou transférés dans une des deux prisons pour femmes. Mais les enfants comme Malti sont placés avec les hommes. 

Malti, le détenu le plus jeune de Krareem, accompagné de certains des adultes avec lesquels il est enfermé.

Malti, le détenu le plus jeune de Krareem, accompagné de certains des adultes avec lesquels il est enfermé.

Dans une autre section du centre de rétention, 142 hommes sont enfermés dans une grande salle avec de petites fenêtres en hauteur. Ils ont été interceptés par les gardes-côte au large de Misrata cinq jours plus tôt alors qu’ils tentaient de se rendre en Europe sur des bateaux pneumatiques.

Plus de 400 migrants interceptés par les gardes-côte de Misrata alors qu’ils voyageaient dans quatre bateaux pneumatiques tendent les bras pour attraper des bouteilles d’eau qui leur sont jetées depuis la rive. Nombre d’entre eux ont ensuite été transférés au centre de rétention de Krareem.

Plus de 400 migrants interceptés par les gardes-côte de Misrata alors qu’ils voyageaient dans quatre bateaux pneumatiques tendent les bras pour attraper des bouteilles d’eau qui leur sont jetées depuis la rive. Nombre d’entre eux ont ensuite été transférés au centre de rétention de Krareem.

IRIN a parlé avec des hommes sur le port de Misrata avant qu’ils soient emmenés au centre de rétention. « Je ferais n’importe quoi pour ne pas aller en prison ici. Nous savons tous comment c’est. Mieux vaut mourir que d’y aller », a dit Mobo, Nigérian âgé de 20 ans. 

La vie au centre de Krareem est aussi dure qu’il l’imaginait. Certains des hommes disent avoir été violemment frappés par les gardiens. Jakab, Sénégalais de 26 ans, soulève le haut de son survêtement pour montrer ses bras couverts de plaies et d’hématomes. Ses cuisses ont reçu tellement de coups qu’il ne peut plus se tenir debout. 

Un détenu montre les blessures causées par les coups qu’il a reçus en seulement quatre jours au centre de rétention.

Un détenu montre les blessures causées par les coups qu’il a reçus en seulement quatre jours au centre de rétention.

« C’était sans raison. Nous étions dehors et ils nous ont jeté de l’eau dessus et nous ont dit de nous allonger par terre. Puis ils nous ont roués de coups », raconte-t-il.

De nombreux détenus se plaignent qu’on ne leur donne que de l’eau salée à boire.

Accusant le manque de fonds chronique, M. Baghar admet qu’il y a un problème concernant l’approvisionnement en eau. « C’est à cause de l’argent — une entreprise locale dessale l’eau dans de grands réservoirs et nous la livre, mais le processus de dessalement n’est pas fiable, alors oui, parfois, l’eau est salée. Mais que peut-on y faire ? » 

M. Baghar dit que le centre ne reçoit pas de financement ni de soutien du gouvernement outre les salaires du personnel payés par le ministère de l’Intérieur. Même l’entreprise de restauration, qui prépare de grandes cuves de pois chiches pour l’unique repas quotidien donné aux migrants, n’a pas été payée depuis 2012, dit-il. « Ce serait une catastrophe s’ils arrêtaient de travailler, mais on leur doit des milliers de dinars ». 

Les détenus décrivent les maigres rations alimentaires comme étant le moindre de leurs problèmes. Ils se plaignent davantage de dormir dans des salles tellement surpeuplées qu’il n’y a pas toujours assez de place pour s’allonger et de vivre sous la menace constante de mauvais traitements de la part des gardiens. Ils se sentent abandonnés par leurs gouvernements respectifs et par les organisations humanitaires internationales.

« J’ai mis un mois à venir jusqu’ici et dans le désert c’était terrible. Tout le monde n’y est pas parvenu, » dit Charles, un Ghanéen de 17 ans. « Mais je ne m’attendais pas à ce que ce soit comme ça et je voudrais dire aux gens de ne pas venir, parce qu’il n’y a pas de gouvernement en Libye et la situation est terrible. »

Quatre mois au centre de rétention ont brisé les rêves de Charles d’une vie meilleure en Europe

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Photos et texte de Tom Westcott 

tw/ks/tl-ld

*Certains noms ont été changés.