LE CHEMIN DE LA RÉDEMPTION ? DÉMANTELER BOKO HARAM AU NIGERIA

Le Nigeria serait-il en train de tenter l’impossible en essayant de déradicaliser les extrémistes de Boko Haram ? Obi Anyadike, envoyé spécial d’IRIN, s’est entretenu avec des prisonniers, avec leurs victimes et avec les « équipes de traitement » du programme de déradicalisation qui tentent de les réinsérer dans la société. Il s’interroge ce qui a poussé ces hommes à se joindre à l’insurrection qui déchire la région. 

L’agent de prison Malam Tata a une vocation. Il considère comme son devoir religieux d’aider les gens à obtenir le salut et il pense que peu de personnes ont aussi mal agi que les 43 membres de Boko Haram dont il a la charge à la prison de Kuje, en périphérie d’Abuja, la capitale du Nigeria.

Cet agent svelte et enthousiaste travaille depuis 26 ans dans cette prison. Il dirige une équipe d’imams, les chefs religieux musulmans, dans une stratégie de déradicalisation propre au pays et unique au monde visant à réinsérer les détenus qui appartenaient à Boko Haram. Son équipe, uniquement composée d’agents de prison, est en contact très proche avec les membres du mouvement et mène quotidiennement des discussions spirituelles remettant en question les fondements de leur idéologie de la violence.

« Certains d’entre eux sont illettrés. Ils ne peuvent même pas citer le Coran, mais ils disent qu’ils font le djihad », a dit M. Tata. « D’autres sont instruits. Ils ont lu le coran et le hadith, mais ils ne comprennent pas vraiment l’Islam. Satan a murmuré à leur oreille. »

Kuje est un établissement à sécurité moyenne qui sert de banc d’essai au programme nigérian de lutte contre l’extrémisme violent (LEV) dans les prisons, lancé en mars dernier. L’idée centrale de ce programme est de « traiter » les hommes inculpés de faits de terrorisme et que, grâce à des activités telles que la thérapie, le sport, l’éducation et la formation professionnelle, leur comportement peut être modifié, le risque qu’ils recrutent de nouveaux membres pendant leur incarcération diminue et ils peuvent finalement être réinsérés dans la société.

Nouer des liens entre l’équipe « de traitement » et les détenus membres de Boko Haram, désignés officiellement par le terme « client », est considéré comme essentiel au succès de cette stratégie de LEV. C’est par des mots empreints de patriotisme que M. Tata explique pourquoi il s’est joint à cette équipe et il croit qu’en accomplissant l’oeuvre de Dieu, il sera spirituellement récompensé.

Cela le rassure. « Ce sont des personnes très très dangereuses. Tout peut arriver. Nous savons qu’ils communiquent avec les autres membres du mouvement qui sont en liberté », m’a-t-il rappelé.

M. Tata connaît bien les risques : il a été blessé lors de l’attaque d’une prison par Boko Haram, mais il refuse d’en parler. Il pense que le vent a tourné pour l’armée et que les insurgés sont maintenant en fuite. Les « clients » à Kuje « savent qu’ils sont en train de perdre », a-t-il dit. « Ils regardent la télévision ».

Le jour où j’ai visité la prison, Arsenal jouait contre Chelsea dans la version de la Ligue des champions de Kuje : les deux équipes de la prison étaient bruyamment acclamées et l’enceinte résonnait de cris d’encouragement.

Mais ma destination était l’aile de déradicalisation, un ensemble de salles de classe, plus calme et plus isolé, conçu à l’origine comme une université ouverte. Contrairement aux autres prisons souvent austères, il y a même l’air conditionné.

Je me suis assis dans une petite salle avec l’un des « clients ». L’homme râblé qui me faisait face portait une paire de jeans et un T-shirt moulant. Il avait une coupe afro, une barbe en bataille et une large bague au doigt. Il se désignait lui-même comme commandant, mais ressemblait plutôt au genre d’homme que l’on pourrait rencontrer en boîte de nuit. Il me parlait en Hausa, la lingua franca du nord, par courtes phrases qui se terminaient toutes par « dis-lui », à l’attention de l’imam qui se chargeait de la traduction. Il voulait manifestement être compris.

En plein milieu de l’interview, le « commandant », qui n’a pas souhaité révéler son nom, s’est interrompu. L’imam était enrhumé, alors il s’est penché pour lui demander s’il souhaitait qu’il éteigne l’air conditionné. Il semblait sincère et plein de sollicitude.

Le « commandant » se considère comme un homme transformé, ce qu’il attribue à M. Tata et son équipe. Lorsque je lui ai demandé pendant l’interview dans quelle partie du Coran le meurtre de civils était justifié, il m’a répondu qu’il ne s’en souvenait pas. Il ne voulait manifestement pas s’attarder sur cet état d’esprit qui n’était plus le sien. « J’ai changé. Je ne veux pas parler de justifications. » L’imam a alors suggéré que nous passions à autre chose.

  Le « commandant »… (Obinna Anyadike/IRIN)

 Le « commandant »… (Obinna Anyadike/IRIN)

 … Et le « croyant » (Obinna Anyadike/IRIN)

… Et le « croyant » (Obinna Anyadike/IRIN)

Ferdinand Ikwang est le directeur du programme de déradicalisation, qui dépend du Bureau du Conseiller national pour les affaires de sécurité (ONSA). Son portefeuille comprend un ensemble de projets interconnectés luttant contre les mécanismes socio-économiques qui favorisent le recrutement et jetant les bases d’un processus de désarmement, démobilisation et réinsertion (DDR) qui sera lancé quand Boko Haram sera vaincu ou qu’un accord de paix sera conclu.

Sa position concernant les hommes coupables de violences est cohérente. Ceux qui ont commis des atrocités resteront en prison pour suivre le programme de déradicalisation. Mais les simples combattants ayant achevé le programme de LEV pourront être libérés et « continuer à vivre leur vie », quoique sous surveillance.

 Un homme investi d’une mission : Ferdinand Ikwang, chef du programme de déradicalisation

Un homme investi d’une mission : Ferdinand Ikwang, chef du programme de déradicalisation

D’après M. Ikwang, l’indicateur n’est pas l’abandon de leurs croyances, mais la probabilité qu’ils « prennent une arme ».

Kuje n’est pas la seule prison détenant des membres de Boko Haram. Agwata, près de la ville d’Onitsha, dans l’est du pays, en compte une centaine qui se sont rendus cette année et le programme de déradicalisation devrait commencer là-bas aussi, avec des agents formés à Kuje. D’autres établissements de l’ONSA se remplissent à mesure que de plus en plus de membres de Boko Haram déposent les armes.

La participation au programme de déradicalisation est volontaire. À Kuje, quatre détenus ont choisi de ne pas participer au programme de traitement pour des raisons apparemment plus pratiques qu’idéologiques : ils contestent l’accusation du gouvernement selon laquelle ils seraient membres de Boko Haram.

La plupart des 39 autres « clients » ont passé les quatre dernières années en prison, mais pas toujours à Kuje, et ils n’ont pas toujours été traités de manière très humaine par les services de sécurité.

Les avantages de participer au programme de déradicalisation sont évidents : le premier est que la plupart des « clients » peuvent vivre dans des cellules séparées avec un seul lit superposé. Un luxe comparé aux conditions de vie dans le reste de la prison, ouverte en 1989 pour contenir 80 lits et qui compte aujourd’hui 910 prisonniers.

Les « clients » ont une aile qui leur est réservée, rénovée grâce à des fonds de l’Union européenne, où se tiennent leurs activités quotidiennes bien structurées. Ils disposent de l’essentiel, comme du papier toilette et du savon. Ces conditions étaient jusqu’à présent inconnues dans les prisons sous-financées du Nigeria, où le mot réinsertion est rarement prononcé. 

« L’intention capitale de ce programme est de ne forcer personne à y participer. C’est que l’adhésion soit volontaire », a dit Kasali Yusuf, coordinateur de l’équipe conjointe de l’ONSA et des services de la prison de Kuje. « Au début, ils peuvent participer simplement pour profiter des avantages associés, ce qui a tendance à les amadouer. »

Les détenus membres de Boko Haram sont cependant déjà très impopulaires au sein de la population carcérale et « ces privilèges alimentent les rancoeurs et nous causent bien des difficultés. Nous avons dû expliquer [aux autres prisonniers] que c’était financé par un programme spécial [de l’Union européenne] », a dit Kasali Yusuf.

Son supérieur hiérarchique, qui dirige « l’équipe de traitement », est le psychologue Wahaab Akorede. Après avoir analysé les études de cas des 43 clients, il a conclu que ce qui les différenciait des criminels ordinaires auxquels il avait habituellement affaire, c’était leur niveau de colère, leur désire de « tout casser ».

« Prenons un homme qui n’est pas heureux. Il n’a pas eu la chance d’être éduqué. Il n’a aucun avenir. Si vous lui donnez 10 000 nairas [50 dollars], il acceptera de porter une bombe »
— Dr Wahaab Akorede

Cela indique qu’ils sont eux-mêmes « victimes de traumatismes » : ils sont si désespérés, ont si peu de perspectives d’avenir qu’ils sont prêts à croire que le paradis est la récompense de leur martyre.

Ni M. Akorede ni Kasali Yusuf – tous deux musulmans et hauts fonctionnaires de l’administration pénitentiaire – ne voient beaucoup de signes de profonde religiosité parmi une bonne partie des participants au programme de traitement.

M. Akorede a cependant pointé d’autres facteurs potentiels : l’appartenance à une famille monogame dans laquelle les femmes sont en concurrence pour l’affection de leur mari au détriment des enfants ; un islam tel qu’enseigné traditionnellement dans le nord, qui ne prépare pas les jeunes hommes au marché du travail moderne ; et enfin l’endurcissement des gouvernements successifs qui a condamné tant de gens à la souffrance et à une mort précoce, « à tel point que Dieu doit en avoir assez de voir des Nigérians ».

M. Akorede préfère parler d’« aliénation » pour expliquer l’attrait de Boko Haram. Les extrémistes sont généralement des hommes qui ont été peu scolarisés, qui vivent au jour le jour de petits travaux en marge des centres urbains et qui sont « considérés comme de la racaille, même par les musulmans de leur propre communauté ». Ils sont en colère « et la religion sert d’exutoire à cette colère ».

M. Akorede classe ces hommes en deux groupes : les « gros poissons » et les suiveurs. « Les gros poissons sont les plus intelligents. Ils savent comment manipuler les gens. Ils leur disent que leur religion est spéciale et qu’elle est menacée. » En réalité, ils créent un culte dans lequel tout le monde — y compris les institutions religieuses et traditionnelles — est l’ennemi.

Et quand la religion et le martyre ne sont pas des incitatifs suffisants, Boko Haram offre de l’aide aux familles. « Prenons un homme qui n’est pas heureux. Il n’a pas eu la chance d’être éduqué. Il n’a aucun avenir. Si vous lui donnez 10 000 nairas [50 dollars], il acceptera de porter une bombe », a dit M. Akorede.

 Après l’explosion : 75 personnes sont mortes dans un attentat à la voiture piégée perpétrée par Boko Haram dans l’enceinte de la gare routière d’Abuja en avril 2014 (Ikechukwu Ibe/IRIN)

Après l’explosion : 75 personnes sont mortes dans un attentat à la voiture piégée perpétrée par Boko Haram dans l’enceinte de la gare routière d’Abuja en avril 2014 (Ikechukwu Ibe/IRIN)

Le « commandant » a souri lorsque je lui ai demandé quand il avait rejoint Boko Haram. Cette secte a été fondée en 2002 par Mohammed Yusuf, un jeune religieux, et elle a pris racine à Maiduguri, ville du nord-est du pays, au coeur de la région qui a été le centre de l’enseignement de l’Islam pendant des siècles. 

Mais la radicalisation du commandant est plus ancienne que le mouvement lui-même. « J’étais Boko Haram avant que Boko Haram existe, » s’est-il vanté, en employant le nom officiel du mouvement, « Jama’atu Ahlis Sunna Lidda’awati wal-Jihad » (Peuple engagé pour la propagation des enseignements du Prophète et du djihad).

Il n’a jamais été membre des Taliban nigérians (« Al sunna wal Jamma »), qui avaient recruté des moudjahidines pour combattre en Afghanistan. Ce mouvement prêchait le djihad, ou lutte sainte, et a attaqué des commissariats de police et des bâtiments publics le long de la frontière avec le Cameroun pendant presque toute l’année 2004, avant que Mohammed Yusuf commence à parler de résistance violente à l’État laïc.

Les Taliban, qui comptaient dans leurs rangs des diplômés de l’Université de Maiduguri, et certains des partisans les plus radicaux de Mohammed Yusuf ont été mis en déroute lors d’une attaque de leur camp par l’armée dans l’État de Yobe, au nord-est. Mais le commandant n’était pas parmi eux, il avait rejoint Mohammed Yusuf, qui à l’époque était en train de constituer un mouvement populaire que les chefs de file politiques de Maiduguri étaient enclins à cultiver.

Le commandant vient d’une « famille qui accordait de l’importance à l’éducation ». Mais il avait un esprit rebelle et avait quitté l’école tôt pour travailler avec un moulin à Biu, sa ville d’origine. Quand son père l’a appris, il l’a chassé de la maison. Le commandant a alors commencé à s’intéresser à l’islam et s’est retrouvé dans une madrasa dirigée par un cheik pakistanais dans l’Adamawa, l’État voisin.

Le Nigeria était alors le théâtre d’agitations liées à la charia. Son introduction par 12 États du nord à majorité islamiste en 2000 était motivée par la demande de la population musulmane d’un antidote égalitaire à la vénalité et à la corruption dans la vie nigériane. Mais une « charia politique » au service de l’élite a entravé toute véritable réforme et la classe dirigeante du Nord est donc devenue la cible de certains radicaux. 

« Il était facile d’attirer les jeunes. Ils étaient désireux d’entendre parler de djihad », a dit le commandant. Ceci s’explique en partie par le système traditionnel almajiri, au sein duquel sont encore scolarisés des millions de jeunes garçons dans le Nord. Un enseignant du Coran (qui ne comprends pas toujours complètement le texte) leur est assigné pour le leur faire apprendre par coeur pendant des années. Ils vivent et font vivre leur mentor en mendiant.

Le Nord s’est ainsi retrouvé défavorisé au niveau éducatif et avec un extrémisme populaire latent.

Les indicateurs sociaux du nord du Nigeria sont les pires du pays. Des mouvements progressifs étaient traditionnellement présents jusque dans les années 1980 pour défendre les droits des « talakawa » (les classes populaires) contre l’establishment féodal conservateur, considéré comme responsable de leur pauvreté, mais aujourd’hui la résistance populiste contre l’injustice a plus de chances d’être basée sur la religion.

La confrontation entre Boko Haram et les autorités a explosé en juillet 2009. Mohammed Yusuf s’était brouillé avec le gouvernement de l’État de Borno et, quand plusieurs de ses partisans se sont fait tuer, il a promis de se venger. Ses hommes ont alors attaqué des commissariats de police et des bâtiments publics dans quatre États du Nord. En quelques jours d’affrontements, 700 personnes sont mortes, dont Mohammed Yusuf, tué alors qu’il se trouvait en garde à vue à Maiduguri.

 Prière pour la délivrance : Maiduguri a été la cible de plusieurs attentats de Boko Haram depuis 2009 (Obinna Anyadike/IRIN)

Prière pour la délivrance : Maiduguri a été la cible de plusieurs attentats de Boko Haram depuis 2009 (Obinna Anyadike/IRIN)

Le commandant, qui a fui vers la ville de Kano, au nord, et a fait profil bas jusqu’à son arrestation, fait une distinction entre les débuts de Boko Haram et l’extrême violence du mouvement sous le successeur de Mohammed Yusuf, Abubakar Shekau, un chef de guerre apparemment plus meurtrier qu’instruit, qui a fait cause commune avec le mouvement djihadiste mondial.

« Je ne sais pas comment c’est arrivé. Dans toutes les villes qu’ils occupent, ils tuent les habitants. Qui [vont-ils] diriger ? C’est ça que je ne comprends pas », a dit le commandant. Plus de 25 000 personnes, majoritairement musulmanes, sont mortes dans les violences liées à Boko Haram, au Nigéria et au-delà de ses frontières

M. Tata m’a prévu un entretien avec un autre « client », un homme mince à lunettes avec une barbe soigneusement coupée et une tunique blanche immaculée. Ce dernier a commenté révérencieusement l’intégrité et l’honnêteté dont faisait preuve selon lui Mohammed Yusuf. Il m’a expliqué l’émergence de Boko Haram en disant que le Nigeria avait besoin d’être débarrassé de la corruption, de l’injustice et de l’homosexualité.

Il a fait partie du conseil, ou shura, de Mohammed Yusuf et m’a dit qu’avant de se faire attraper en 2011, il était responsable de Boko Haram dans trois États : Bauchi, Gombe et Plateau. Il accuse les autorités d’agressions injustifiées, comme l’illustrent la destruction de Markaz, une mosquée tentaculaire du mouvement, après le soulèvement à Maiduguri, et l’exécution extrajudiciaire de Mohammed Yusuf, dont aucun policier n’a été reconnu coupable.

 Boko Haram en marche (YouTube, SaharaTV)

Boko Haram en marche (YouTube, SaharaTV)

Cet homme vif est la personnification même de la thèse de M. Akorede sur les dangers que représentent les individus indignés et en colère.

Il vient d’une fratrie de 38 ou 40 frères et soeurs et, bien qu’il ait achevé l’école primaire, il a abandonné l’école secondaire quand il avait environ 12 ans. Il est alors devenu mécanicien électricien automobile à Maiduguri. Mais la pauvreté du Nord et l’indifférence des plus riches l’indignaient. « Je pensais que si l’on était prêt à avoir recours à la violence, on pouvait atteindre ses objectifs », a-t-il dit.

Il ne m’a pas parlé de là où il s’est battu ni de ce qu’il a fait. Il s’est contenté de dire : « Avant ce programme, je n’aurais pas eu de temps à vous accorder. Il n’y aurait pas eu de blagues. J’étais dur. Maintenant, je comprends qu’il est important d’écouter et de partager ses points de vue. » 

Ahmed Musa pleurait, la tête dans ses bras. Il est membre de la Civilian Joint Task Force (CJTF), un groupe d’autodéfense né en 2013 pour aider l’armée à chasser Boko Haram de Maiduguri. Mais ses deux frères étaient des extrémistes. « J’aimais beaucoup » le plus jeune, m’a-t-il dit. 

Il a essayé de l’intéresser à sa petite entreprise, pour le détourner de l’activisme, « mais il n’est jamais resté ». Au contraire, son plus jeune frère est venu le voir avec plusieurs hommes pour lui demander de cacher des armes pour eux. M. Musa a rejoint la CJTF récemment et a entendu que son frère avait mis son nom sur une liste de personnes à tuer. La demande de stockage d’armes avait été sa dernière chance.

Mais M. Musa a préféré mener un groupe de la CJTF pour arrêter son frère et le remettre à l’armée, ce qui revenait presque à le condamner à mort. « Je l’ai attaché », a dit M. Musa, la voix toujours angoissée. « J’ai fait la promesse que je ne laisserais personne vivre dans cette société qu’était Boko Haram. »

Il ignore si son frère aîné est toujours vivant, mais sait qu’il a participé à l’attaque de la caserne du 33e régiment d’artillerie à Maiduguri en 2013. Il s’est fait recruter par Boko Haram à contrecoeur, introduit par un ami qui vendait de l’essence sur le marché noir. Au début, il gardait juste des armes pour le groupe, « mais, petit à petit, ils lui ont appris à tirer [avec ces armes], puis à décapiter [des otages]. »

La prière de midi venait d’être dite à Maiduguri et je me trouvais dans un endroit appelé Monday Market, où Mohammed Yusuf avait l’habitude de prêcher. C’est là qu’il a déclaré la guerre contre l’État nigérian en juin 2009, alors que Maiduguri était une ville prospère, capitale du commerce du bétail, forte de réseaux commerciaux qui s’étendaient jusqu’au Soudan et à la République centrafricaine. 

J’ai parlé avec deux hommes de l’origine de la naissance de Boko Haram et d’autres se sont joints à la conversation, désireux de faire la distinction entre la ville et les violences et massacres qui ont eu lieu.

Suleiman Aliyu, directeur d’école, a cependant admis que Boko Haram était soutenu par une partie de la population. Dans leur habit traditionnel simple, l’ourlet du pantalon au-dessus de la cheville, les membres du mouvement étaient considérés comme pieux et disciplinés. Leur message de lutte contre la corruption leur parlait et certains partisans riches, emportés par l’air du temps, leur faisaient des dons généreux. « Si vous ne réfléchissiez pas trop, vous les suiviez », a-t-il dit.

Lorsque l’insurrection a été réprimée, Boko Haram s’est dispersé. Mais, grâce à des fonds envoyés par des djihadistes d’Algérie et du Mali, les membres ont pu se regrouper et revenir sur le devant de la scène en 2010. L’interdiction des motos-taxis, souvent utilisés pour des fusillades, avait laissé environ 34 000 personnes sans source de revenus, multipliant ainsi les recrues de Boko Haram.

Une opération inappropriée de contre-insurrection par l’armée, imposant des punitions collectives à des quartiers entiers en réaction aux attentats, a également testé la loyauté de la population. Et pendant ce temps, Boko Haram distribuait de l’argent à tout va : le mouvement « répond[ait] à vos besoins », que ce soit de l’argent pour un mariage ou pour un baptême, les membres de Boko Haram « voulaient vous attirer » — et vous tuaient si vous résistiez.

« Ils voulaient prendre tout en charge dans la collectivité », a dit M. Aliyu. L’émergence du groupe d’autodéfense CJTF – dont les membres étaient simplement armés de machettes et de haches — était une réaction courageuse et désespérée à la terreur semée par le mouvement. Ces hommes ont été les yeux et les oreilles de l’armée et lui ont permis de chasser Boko Haram de Maiduguri à la fin 2013 et de le maintenir à distance.

Rares sont les habitants de Maiduguri qui admettent avoir des proches qui se sont joints à Boko Haram, mais Mohammed Garima s’est montré prêt à en parler. Son neveu de 25 ans a intégré le mouvement et il essaye toujours de comprendre pourquoi. 

« La pauvreté est peut-être [une raison] », a-t-il dit. Le jeune homme était ce qu’on appelle au Nigeria un « vulcaniser » : il réparait les crevaisons en bord de route. Il gagnait probablement environ cinq dollars par jour. « Mais il y avait autre chose. Il restait toujours à l’écart, il prétendait toujours être plus religieux que tout le monde. »

M. Garima avait lui-même entendu un prêche de Mohammed Yusuf et cela ne l’avait pas impressionné. « Il condamnait tout : les routes, les services sociaux, l’éducation, les hôpitaux, des choses que nous utilisions — des choses que lui utilisait — et ils disaient peu de choses spirituelles. »

Son neveu a disparu en 2009 et sa famille s’est alors rendu compte qu’il avait rallié Boko Haram. Il prenait régulièrement des nouvelles et quand sa grand-mère est morte l’année dernière, son père lui a demandé de venir. Alors qu’il était en ville, il a été reconnu et s’est fait arrêter et M. Garima a entendu qu’il était mort en détention, dans la base de l’armée de l’air de Kainji, à Maiduguri. 

Les habitants de Maiduguri avec lesquels j’ai discuté sont unanimes sur un point, qui reflète la position du programme de déradicalisation : il n’y a pas de réinsertion possible pour les membres les plus radicaux de Boko Haram. « Ils apparaissent sous une forme humaine, mais en réalité ce sont des démons », a dit un homme qui a demandé que son nom ne soit pas révélé. 

« Comment pourriez-vous vivre avec quelqu’un qui a tué votre mère ou votre père et qui a brûlé votre maison ? C’est impossible », a ajouté M. Garima. Ce dernier est légèrement plus conciliant envers ceux qui ont été contraints de joindre le mouvement. Il estime qu’une amnistie pourrait être prévue pour ce genre de cas, « mais il faudra les envoyer dans un autre État, sinon les gens se vengeront », a-t-il dit.

Selon M. Ikwang, chef du programme de déradicalisation, mais aussi spécialiste des programmes de démobilisation, désarmement et réintégration et maître de conférence à la British Defence Academy à Shrivenham, ceux qui seront réinsérés seront logés dans des foyers de transition et feront l’objet d’un suivi. Ils seront regroupés en coopératives selon leurs compétences professionnelles avec une assistance psychologique obligatoire.

L’adhésion de la population est essentielle. « Si vous libérez, disons, 400 anciens combattants, il faut la participation de la population. Si ce sont 400 [anciens membres de Boko Haram], alors il faut trouver de la place pour 400 jeunes locaux dans les programmes publics, sinon les habitants vont pousser de hauts cris et dire qu’ils vont les tuer », a dit M. Ikwang.

Mais si l’on en croit le bilan peu reluisant des précédents gouvernements nigérians dans la mise en place de programmes à moyen terme, l’allocation de fonds et les dépenses y afférentes, on peut douter de la capacité du programme de déradicalisation à éviter le scandale et le gaspillage. « Nous n’avons pas d’autre choix » que de maintenir le programme, a soutenu M. Akorede.

Une question essentielle demeure : la déradicalisation fonctionne-t-elle ? L’aile de déradicalisation de Kuje ne semble certainement pas menaçante, ce qui est à la fois dans l’intérêt du personnel et dans celui des détenus. L’équipe de traitement est habillée en civil et fréquente et parle librement avec les « clients ». C’est une nouveauté pour qui est habitué à des prisons où les détenus doivent s’accroupir avant de s’adresser à un agent. 

« La difficulté, ça a été d’entrer dans le coeur et l’esprit des extrémistes », a dit Ekpedeme Udom, responsable de l’ensemble des programmes de lutte contre l’extrémisme violent en prison. « C’est une première en Afrique et nous avons des résultats exceptionnels. » Mais en tant que directrice de prison, elle est bien consciente qu’un combat de l’esprit se joue entre les « clients » et l’équipe de traitement à Kuje, chaque camp cherchant à défendre ses intérêts.

Mme Udom fait partie d’une nouvelle génération d’agents de prison favorables aux réformes. Elle a pu partir de zéro pour mettre en oeuvre le programme de Kuje pour le compte de l’ONSA et s’appuyant sur des méthodes de LEV utilisées en Asie et au Moyen-Orient et en les adaptant. 

La déradicalisation nécessite d’importants investissements, que ce soit pour former le personnel, pour améliorer les installations ou pour financer les programmes de suivi des détenus libérés. Mais les publications relatives à ce genre d’expériences restent floues sur les taux de récidive et sur la question de savoir si c’est le bon indicateur. Le problème, c’est notamment qu’il est « trop tôt pour se prononcer », a dit Mme Udom. « La LEV n’existe que depuis une dizaine d’années dans le reste du monde. » 

M. Ikwang s’inquiète cependant d’un problème plus systémique, ancré dans le bilan affligeant du Nigeria en matière de gouvernance dont Boko Haram et d’autres conflits latents dans tout le pays se sont nourris. « Tout extrémisme est une idéologie qu’il faut attaquer à la base, en commençant dans les jardins d’enfants, avec un gouvernement bien plus réactif et qui rende des comptes aux citoyens », a-t-il averti, avant de s’interrompre, plongé dans ses pensées.

« Qu’avons-nous fait pour perdre toute cette génération d’enfants ? »

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