Objets de pitié ou employés potentiels dignes d’intérêt ? Les Syriens qui arrivent sur les plages de l’île grecque de Lesbos ont de solides CV. Imogen Wall, rédactrice d’IRIN pour la politique humanitaire en a interrogé quelques-uns sur les compétences professionnelles qu’ils ont à offrir à l’Europe et sur leurs objectifs de carrière. 

Photos de Daniel Elkan

Nom: Hasan Ali
Âge : 32 ans
Profession : Pédiatre
Origine : Raqqa, Syrie

Je suis allé au lycée dans ma ville d’origine, Raqqa, avant d’étudier la médecine à l’université de Luhansk, l’une des meilleures d’Ukraine. Mon diplôme en poche, j’ai travaillé comme pédiatre pendant sept ans à l’hôpital national de Raqqa. Lorsque l’EI (l’autoproclamé État islamique) s’est emparé de Raqqa, nous sommes allés au Liban, au camp Bourj (el-Barajneh). J’ai monté un cabinet privé dans le camp, mais ma famille n’avait aucune perspective à long terme là-bas, alors nous avons décidé de partir. Je voudrais reprendre mon activité de pédiatre et, à long terme, j’aimerais continuer à me former pour devenir neurochirurgien.

Nom: Shireen Kanjo (gauche)
Âge : 22 ans
Profession : Étudiante en génie civil
Origine : Alep, Syrie (Kurde)

Avant tout, je veux étudier. Je n’ai pu terminer que ma première année de licence en génie civil avant d’avoir été obligée de partir. J’admire particulièrement Gustave Eiffel. La structure de la tour Eiffel est extraordinaire : sa construction a pris trois ans. Ma première année d’étude couvrait l’utilisation des matériaux et la structure, mais je préfère ce qui a trait à la conception. J’aimerais me spécialiser dans l’architecture. J’ai choisi le génie civil parce que j’avais peur de manquer de formation en dessin technique, mais oui, j’aimerais devenir architecte, ou du moins travailler dans la construction.

Nom: Shiar Kanjo (droite, frère de Shireen)
Âge : 31 ans
Profession : Professeur
Origine : Alep, Syrie (Kurde)

J’ai une licence en littérature de l’université d’Alep. Nous avons commencé avec l’anglais ancien, que je n’aime pas tellement. J’ai eu un peu de mal avec (Geoffrey) Chaucer. Mes préférés, ce sont (Christopher) Marlowe, surtout Docteur Faust, et (Ben) Jonson. De l’époque moderne, j’aime bien (George Bernard) Shaw et (Arthur) Miller. Ce que je préfère, c’est le théâtre. J’ai travaillé comme professeur d’anglais depuis que je suis diplômé. J’ai commencé avec des enfants, mais c’était difficile. Je pensais que j’étais une personne patiente, mais les enfants auxquels j’enseignais en Turquie étaient très gâtés et nous avions du mal avec la discipline. Alors j’ai suivi une formation en enseignement pour adultes et depuis j’ai surtout travaillé avec des adolescents et des adultes, avec des cours orientés sur la conversation et l’anglais des affaires. J’aimerais me remettre à enseigner, mais aussi à étudier. J’aimerais suivre un master dans quelque chose lié à la linguistique. Je parle cinq langues (anglais, arabe, kurde, allemand et turc) et j’aimerais en apprendre d’autres.

Nom: Mohammed Salyman
Âge : 30 ans
Profession : Avocat
Origine : Damas, Syrie (Palestinien)

J’ai obtenu une licence en droit à l’université de Damas il y a cinq ans et, depuis, j’ai exercé comme avocat. J’ai commencé dans le droit des contrats, mais plus récemment je travaillais davantage dans le droit de la famille. Le taux de divorce a fortement augmenté depuis le début de la guerre : de nombreux hommes partent en laissant leur famille et quand ils ne reviennent pas, leurs femmes ont besoin d’aide pour obtenir le divorce pour pouvoir se remarier. Mais la plupart d’entre elles n’ont pas d’argent alors je travaillais surtout pro bono. Je prenais des affaires rémunératrices seulement pour pouvoir manger. Je veux continuer à travailler dans le droit. M’adapter au système juridique européen ne m’inquiète pas, car le droit syrien est basé sur le droit français depuis la colonisation, alors ce n’est pas très différent. Je parle arabe et anglais.

Nom: Iman Shasheet
Âge : 22 ans
Profession : Informaticienne
Origine : Damas, Syrie

Je suis diplômée en informatique de l’université de Damas. Je suis arrivée septième de ma promotion et nous étions plus de 1 000. J’aime particulièrement la programmation. C’est ma passion. C’est comme résoudre un casse-tête et j’adore ça. Je travaille en HTML, Java, C++ et C#, mais c’est le C# que je préfère. Je le trouve très intuitif. Depuis que je suis diplômée, j’ai travaillé pour une compagnie de téléphonie. Ce n’est pas mon domaine de spécialité, mais c’était un bon début. Quand je suis partie, ils bombardaient l’université et il n’y avait plus aucune sécurité. En Europe, je voudrais travailler comme informaticienne et poursuivre mes études. J’aimerais faire un master en programmation. 

Nom: Mohammad al-Imam (et ses filles Tasnim et Rand)
Âge : 42 ans
Profession : Entraîneur de basketball
Origine : Alep, Syrie

J’ai été joueur de basketball professionnel pendant 13 ans. J’ai joué dans l’équipe nationale syrienne de 1992 à 2003. L’apogée de ma carrière, c’est quand j’ai joué contre la Chine. J’ai dunké sur Yao Ming. Nous avons perdu, mais j’ai dunké sur lui ! C’est l’un des meilleurs joueurs au monde. C’était une sensation extraordinaire. Après je me suis blessé au genou et je me suis tourné vers le métier d’entraîneur. Quand j’ai quitté la Syrie, j’étais l’entraîneur de l’équipe des moins de 16 ans. Je ne voulais pas partir, mais je voulais que mes enfants aient un avenir. J’adore être entraîneur. C’est comme jouer aux échecs. Il faut entraîner ses joueurs, mais il faut aussi penser à la stratégie. J’espère travailler en Europe. Les qualifications requises pour être entraîneur en Europe sont les mêmes qu’en Syrie. J’ai aussi un master en électrotechnique, mais le basketball c’est ma passion. J’aimerais être entraîneur (en chef) de n’importe quelle équipe ! J’aimerais aussi étudier à Leipzig. L’université y a de très bons cursus en management sportif.

Nom: Ahmed Al Abdi
Âge : 17 ans
Profession : Coiffeur
Origine : Alep, Syrie

J’ai une expérience de cinq ans comme coiffeur pour hommes. J’ai commencé quand j’avais 12 ans, quand les écoles ont fermé à Alep à cause de la guerre. Je ne pouvais plus étudier, alors je suis devenu apprenti coiffeur. Ils m’ont fait commencer par le rasage, mais j’ai appris le massage, la coiffure et les soins du visage. Le style le plus populaire en Syrie actuellement c’est celui-ci (voir la photo) : court sur les côtés et en piques sur le dessus. Je ne peux pas vous montrer comme il faut, parce qu’il me faudrait du gel. Et les hommes adorent les soins du visage, encore plus que les filles. Mais j’aimerais passer à la coiffure pour femmes. Les femmes sont des clientes plus difficiles. Elles sont plus exigeantes et elles changent plus d’avis, mais c’est un travail plus intéressant. En plus, j’aime les filles ! J’aimerais aussi me mettre au maquillage.

Nom: Marwan Ahmadi*
Âge : 26 ans
Profession : Pharmacien
Origine : Damas, Syrie

J’ai un diplôme en pharmacie de l’université européenne de Damas. J’ai travaillé pour une compagnie d’assurance ces dernières années. J’enquêtais sur les réclamations au titre de frais médicaux. Idéalement, j’aimerais travailler dans la vente de produits médicaux et combiner mes connaissances pharmaceutiques au marketing, que j’aime beaucoup : je trouve que c’est fantastique, que c’est un art. En tant que visiteur médical, je pourrais tirer parti de ma formation de pharmacien. À long terme, j’aimerais suivre une nouvelle formation en oncologie. Ma mère est morte d’un cancer du sein et nous ne pouvions pas lui offrir les soins spécialisés dont elle avait besoin. J’aimerais aider des femmes comme elle. Je parle couramment anglais et arabe. J’ai même passé mon diplôme de pharmacien en anglais et [je parle] un peu français, même si je manque de pratique, et quelques mots d’allemand. Nous ne voulons pas d’argent. Nous voulons travailler. Je ne veux pas que vous voyiez mon visage pour la sécurité de ma famille, mais aussi parce que je ne suis pas fier d’arriver en Europe de cette façon.

*nom d’emprunt

Nom: Walid Mhidi
Âge : 65 ans
Profession : Entraîneur de football
Origine : Damas, Syrie

Le football c’est ma vie. J’ai fait partie des entraîneurs de l’équipe de football nationale de 2004 à 2011. Avant la guerre, nous nous approchions du niveau européen, mais maintenant tous les joueurs ont intégré des équipes du Golfe. Mon meilleur élève était Omar Al-Somah. C’est maintenant l’un des plus grands joueurs d’Arabie saoudite. Il est suffisamment bon pour jouer en Europe. J’ai quitté la Syrie il y a quatre ans. J’avais critiqué [le président syrien Bachar al-]Assad et j’étais menacé par la police. Puis mon fils s’est pris une balle dans le cou et pendant qu’il se faisait soigné, ils ont commencé à bombarder l’hôpital, alors nous sommes tous partis pour la Turquie. Il y est toujours. J’ai son dossier médical avec moi pour le montrer à un médecin en Allemagne. J’ai aussi apporté tous mes certificats et diplômes d’entraîneur. Nous allons en Allemagne parce que j’ai étudié là-bas. J’ai suivi une formation en théorie et pratique du sport à l’université de Leipzig et j’ai des contacts là-bas dans le monde du football. Mais je veux surtout faire en sorte que mon fils se fasse soigner comme il faut.